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"Le Corbeau et le Renard" dans les oubliettes
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Tèf
pianoteur à deux doigts


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MessagePosté le: Lun Déc 27, 2004 5:39 pm Répondre en citant
La pioche de Charles Henri Truc (Chtruc pour les intimes) est venu heurter un morceau de choix ; ça a fait bing! bang! Alors il s'est arrêté, et de ses petites mains il a dégagé :


Le Corbeau et le Renard, de Jean de La Fontaine

(1) Maistre Corbeau sur un arbre perché,
Tenoit en son bec un fromage.
Maistre Renard par l’odeur alléché,
Luy tint à peu prés ce langage :
(5) Et bon jour, Monsieur du Corbeau :
Que vous estes joly ! que vous me semblez beau !
Sans mentir si vostre ramage
Se rapporte à vostre plumage,
Vous estes le Phoenix des hostes de ces Bois.
(10) A ces mots le Corbeau ne se sent pas de joye :
Et pour montrer sa belle voix,
Il ouvre un large bec, laisse tomber sa proye.
Le Renard s’en saisit, et dit ; Mon bon Monsieur,
Apprenez que tout flatteur
(15) Vit aux dépens de celuy qui l’écoute.
Cette leçon vaut bien un fromage sans doute.
Le Corbeau honteux et confus
Jura, mais un peu tard, qu’on ne l’y prendroit plus.

(D’après l’édition de 1668)

Posté le: Ven 3 Déc à 10:44
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Tèf
pianoteur à deux doigts


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MessagePosté le: Lun Déc 27, 2004 5:41 pm Répondre en citant
Après avoir observé ce machin sous toutes ses coutures, Mr Chtruc est revenu sur le lieu de ses fouilles. Là, il restait encore des mots, lesquels ne faisaient pas partie de la fable mais ils en parlaient. Il les a récupéré et, au moment où ce message est posté, il en est encore à les nettoyer pour voir de quoi il retourne :

-----------------------------------------------------

Lecture spéculaire* de Le Corbeau et le Renard.

"Amusez les rois par des songes,
Flattez-les, payez-les d’agréables mensonges :
Quelque indignation dont leur cœur soit rempli,
Ils goberont l’appât, vous serez leur ami".

La Fontaine, Obsèques de la lionne, livre VIII, fable 14.




Jetons-nous à corps perdu dans cette fable. Que lisons-nous de prime abord ? Une histoire de petits zanimaux au service d’une morale qui nous est destinée. La mise en scène sert ici d’exemple qu’on appellera exemplum pour faire croire qu’on parle couramment le latin. Regardons-y de plus près (pas trop non plus, vous finiriez par vous écraser contre l’écran ).
La morale c’est : « Apprenez que tout flatteur Vit aux dépens de celuy qui l’écoute ».
La flatterie, elle fonctionne grâce au mensonge : « que vous estes joly... »
Le mensonge, il fonctionne sur l’antiphrase « que vous estes joly » vs [vous êtes laid] ou « sans mentir » vs [en mentant]. La ruse employée par le renard est donc une ruse de langage.

Jusque là, vous avez tout compris et n’avez rien appris de nouveau. Si tel n’est pas le cas, un retour à l’école primaire est toujours envisageable. Mieux vaut y réfléchir à deux fois tout de même, les enfants sont de petits monstres et ils ne manqueront pas de jeter des cailloux à cette grande tige que vous êtes, le tout auréolé du surnom de « Triple buse » qui vous restera accolé toute votre vie... si vous survivez à cette épreuve, bien entendu. Bref, vous avez tout compris.

Pour continuer, penchons-nous sur un vers, celui-ci :

« Que vous estes joly ! que vous me semblez beau ! »

Constat affligeant : le texte se répète. Vous me direz, c’est un banal procédé d’intensification et vous aurez raison. On y ajoutera un deuxième procédé, celui de la rime. Tout concours à mettre ce « beau » en valeur, lequel renvoie au vers précédent « corbeau ». Qu’il est tentant de découper le corbeau pour voir réapparaître le fameux « -beau ». Mais que faire du « cor- » ? Cor cor cor ? Et pourquoi pas « corps » ? Le corbeau deviendrait alors celui qui a un « corps beau ». Quoi ça !? Une blague à deux balles dans « Le Corbeau et le Renard » ! Eh oui, du moins la pertinence de ce calembour est telle qu’on ne peut l’occulter. Regardez plutôt :

La beauté louée par le renard concerne en premier lieu le « ramage », soit le corps de l’oiseau. Etonnant non ?
Pire, soyons honnête, le petit mensonge par antiphrase tel qu’on le conçoit à la première lecture se voit comme le nez au milieu de la figure. Cela s’adresse à un corbeau, pas à une buse ! Comme le calembour est un jeu de mots, il devient ici une nouvelle ruse de langage mais autrement plus intéressante car elle permet de rendre sa pertinence au segment « sans mentir ». Effectivement, dans l'optique de cette ruse, le renard ne ment même pas : le corbeau a bien un corps beau. Là, il commence à être vraiment doué notre renard. Il serait donc un adepte du double langage, on pourrait même dire qu’il re-narre. Quoi !? Une deuxième blague à deux balles ?

Ce serait alors l’histoire d’un corbeau (corps beau) trompé par un renard (re-narre) dans l’illusion de leurs noms.


______________
* Spéculaire : à prendre dans le sens « relatif au miroir » et non à rattacher aux spéculoos, même si ceux-ci sont une source d’inspiration chaque jour renouvelée.






--------------------------------------------

Le reste est encore illisible mais Chtruc s'active pour éclairer tout cela. A suivre donc. Wink
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-Becdanlo-
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MessagePosté le: Lun Déc 27, 2004 5:43 pm Répondre en citant
La lecture du Corbeau et du Renard est pleine d’enseignements !

Ainsi :
« Maistre Renard par l’odeur alléché »
On pourrait entendre : « a léché » !
A léché quoi ?
Le fromage bien entendu !

Je pense que le Corbeau et le Renard est à double sens et qu’il cache certaines choses occultes.
Il se pourrait bien que le Da Vinci Code ne soit de la Roupie de Sansonnet à coté !

Cher Charles Henri Truc, il faut continuer!

Wink
 
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Tèf
pianoteur à deux doigts


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MessagePosté le: Lun Déc 27, 2004 5:44 pm Répondre en citant
Le "Da Vinci code", ce sera bientôt du pipeau.
Du coin de l'oeil, je regardais tout à l'heure Chtruc s'affairer sur une grosse pièce aux reflets cuivrés. Je ne sais pas ce que sait mais ça s'annonce énorme.

Petite indiscrétion : CHTruc me faisait remarquer que "Le Corbeau et le Renard" est un des textes phare de la littérature française, peut-être le texte le plus connu. Et pourtant, ça n'est qu'une fable, apparemment anodine. Que cache-t-elle donc ? Son succès est-il une simple coïncidence ? A quoi tient son magnétisme ? C'est sur cela que CHTruc se penche, je crois. Moi aussi, j'attends avec impatience la suite.
Mr. Green
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Tèf
pianoteur à deux doigts


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MessagePosté le: Lun Déc 27, 2004 5:45 pm Répondre en citant
Chtruc est tout affolé aujourd’hui, il court dans tous les sens en hurlant à ses murs effarés d’une telle agitation : « J’en reviens pas ! C’est pas croyable un truc pareil ! »

--------------------------------------

Il est apparu que le texte exposait un double encodage déployant à chaque niveau une ruse de langage ( l’antiphrase d’une part, annulée ensuite par le calembour).
Remarquons que la grossière ruse du renard, par antiphrase, suffit à faire fonctionner l’histoire qui nous est racontée, et c’est d’ailleurs là notre lecture de prime abord. On peut en déduire qu’une interprétation prenant en compte la deuxième ruse de langage n’est pas indispensable ni à la cohérence de l’histoire ni à celle de notre lecture. Il devient alors possible de penser que cette deuxième ruse de langage n’est pas tant destinée au corbeau de la fable qu’au lecteur lui-même. Soumis à de mêmes ruses de langage, le lecteur se retrouverait à l’image du corbeau confronté à une tromperie dont il est dupe, compte tenu que nul lecteur n’irait décoder les calembours a priori : immanquablement, le texte nous échappe à la première lecture. Maintenons cette hypothèse pour voir où elle nous mène.

En mêlant ainsi deux niveaux d’énonciation, le renard apparaît, par contraste, comme une figure du fabuliste, celui qui est capable de développer deux niveaux d’énonciation, celui qui re-narre ou renard. Il n’y a donc rien d’étrange à ce que le renard prenne en charge la morale de la fable. (Ah oui, je ne l’avais pas fait remarquer ; l’usage veut que la morale soit prise en charge pas le narrateur. Le fait qu’elle vienne d’un personnage était chose étonnante. Mais plus maintenant). Bref, on se retrouve avec deux situations d’énonciation : renard/corbeau et fabuliste/lecteur, cette dernière étant le presque miroir de la première. Petit à petit la démonstration par l’exemple (voir intro) s’amenuise au profit d’une démonstration par l’expérience. La ruse de langage, non seulement on la voit à l’œuvre mais encore on l’expérimente, on la vit. Et de fait, le texte se voit chargé d’une force illocutoire puisqu’il fait ce qu’il dit en le disant. Là, ça devient magique.

Mais stoppons notre élan trop euphorique car on ne peut oublier la morale : « Tout flatteur vit aux dépens de celuy qui l’écoute ». En quoi pourrait-elle s’appliquer au lecteur ? Sommes-nous flattés ? On pourrait penser que l’étalage de la stupidité d’un oiseau est un spectacle qui séduit notre ego de lecteur très intelligent et moqueur. Mais c’est une piste glissante d’autant plus qu’elle implique que le fabuliste en [vive à nos dépens]. Or La Fontaine est mort depuis fort longtemps. Certes on pourrait toujours évoquer sa gloire posthume entretenue par tant de lectures ; il y aurait là une manière de faire vivre La Fontaine (non pas l’homme de chair, mais le fabuliste, l’auteur). Non décidément, c’est une piste trop glissante. Notre honnêteté intellectuelle nous l’interdit.

Mais alors, faudra-t-il effacer toute cette étude ?


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« Eh ! Il reste encore des trucs ! » s’est écrié Chtruc.
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-Becdanlo-
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MessagePosté le: Lun Déc 27, 2004 5:47 pm Répondre en citant
Moi, je m’arrêterai sur cette constatation :

« le renard apparaît, par contraste, comme une figure du fabuliste, celui qui est capable de développer deux niveaux d’énonciation, celui qui re-narre ou renard. »

Cette découverte des deux niveaux d’énonciations de « celui qui re-narre ou renard » est véritablement importante !
C’est à une toute autre lecture de La Fontaine que Chtruc nous convie, voire à une réinterprétation de toute la littérature du 17ème siècle !

Je voudrais cependant verser au dossier un élément de la biographie de La Fontaine :

1673 : La Fontaine devient l'hôte de Madame de La Sablière, alias la belle Iris, qui reçoit les grands esprits du temps. Il retrouve ici quelques amis, dont Charles Perrault. Il se lie avec Bernier, grand voyageur et disciple du philosophe Gassendi ; il rencontre le médecin Antoine Menjot, le mathématicien Roberval. Il s'inspirera des anecdotes et des sujets de toutes ces conversations pour la rédaction des fables du second recueil.

http://www.dictateur.com/fables_lafontaine/bio_lafontaine.htm

Ce qui m’interpelle c’est la personnalité de la belle Iris…qui reçoit les grands esprits du temps !
Qui était-elle vraiment ?
Qu’elle rôle a-t-elle joué ?

Le dossier est loin d’être clôt…il reste plein de trucs !
 
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Tèf
pianoteur à deux doigts


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MessagePosté le: Lun Déc 27, 2004 5:48 pm Répondre en citant
Ah les salons littéraires tenues par des femmes, y'en avait plein je crois.
Tu fais bien de replacer le contexte de l'époque, je crois qu'il joue un rôle important dans toute cette histoire...
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MessagePosté le: Lun Déc 27, 2004 5:49 pm Répondre en citant
Chtruc souriait jusqu’aux oreilles en posant sur la table ce que voilà :

----------------------------

Si ce qui précède ne peut concerner tout lecteur, il en est un en particulier qui pourrait bien se reconnaître dans « le Phoenix des hostes de ces Bois ». Allons à l’essentiel : l’expression « être le phoenix de... » signifie « être le meilleur/le plus remarquable de... ». Et « ces Bois » : De bois à Bois, la majuscule invite à y remarquer la même transformation qui fit d’une cour la Cour. Et si ? Plongeons dans nos livres d’Histoire : En 1668, La Fontaine est attaché à la Cour du roi. Qu’y fait-il ? Il amuse le roi entre autres, en composant des fables. Et en bon courtisan d’apparence qu’il est, il flatte le roi. Pourquoi ? Mais parce que c’est son gagne-pain de célébrer le rayonnement du roi soleil. « Tout flatteur vit aux dépens de celuy qui l’écoute », dit la fable.

Le roi semble bien être le narrataire privilégié que désigne le texte. Ainsi se précise une situation d’énonciation restreinte : le fabuliste et le roi. Et là, feu d’artifice dans les derniers vers :

« Le Corbeau honteux et confus
Jura, mais un peu tard, qu’on ne l’y prendroit plus. »

Remarquons que la proposition "mais un peu tard" peut se révéler pleinement effective puisque c’est seulement par une deuxième lecture, et après avoir été dupé par la première, qu’on découvre le deuxième niveau d’énonciation prenant en compte le lecteur. On [le roi] aura beau [jurer qu’on ne l’y prendra plus], il sera effectivement et forcément un peu tard.
Cependant, cette dernière phrase rapporte les paroles du corbeau par le biais du discours narrativisé. Dans une deuxième lecture, cela apparaît comme une prédiction des possibles paroles du lecteur. Du coup, la réussite de cet énoncé dépend de la sagacité du lecteur désigné, à savoir le roi ; elle est donc laissée en suspens puisqu’on ne sait pas si le roi était véritablement dupe ou pas. Cependant, on peut toujours déployer les deux hypothèses :

- En cas de félicité (si le roi n’est pas dupe), la fable devient une véritable « leçon » et prend une valeur didactique.
- Quant à l’échec (si le roi est dupe), il garantit la réussite de la charge satirique de La Fontaine envers le roi puisque ce dernier ne manquera pas de s’y faire prendre encore.


Et enfin le clou du spectacle :
La prédiction des paroles du lecteur peut être prise au sens étymologique du verbe "prédire" : dire avant. Le passage d’un niveau énonciatif à l’autre crée une tension dans le dernier vers. Au sein de l’histoire, le passé simple « jura » induit que le procès du verbe est révolu, l'action est accomplie. Or, dans une lecture prenant en compte l’actualisation du texte dans son contexte d’origine, le procès du verbe [jurer] est laissé en suspens (félicité ou échec). Ajoutons que jurer est un verbe performatif. Ce dernier vers pourrait alors faire apparaître une figure rhétorique tyrannique qui tendrait à vouloir avoir fait juré le lecteur, avant même que celui-ci en prenne l’initiative. Etonnant non ?

-------------------

Quoi ?! C’est déjà fini ?
Et oui, il ne reste plus qu’à clore cette étude comme on l’a commencée :


"Amusez les rois par des songes,
Flattez-les, payez-les d’agréables mensonges :
Quelque indignation dont leur cœur soit rempli,
Ils goberont l’appât, vous serez leur ami".

La Fontaine, Obsèques de la lionne, livre VIII, fable 14.

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-Becdanlo-
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MessagePosté le: Lun Déc 27, 2004 5:52 pm Répondre en citant
Ce Roi, ce bon Roi était-il dupe ou pas?
A mon avis, le moins dupe est sûrement le fabuliste, la morale des « Obsèques de la lionne »est très claire à ce sujet!

Juste une dernière pièce au dossier de Chtruc:

La Fontaine écrivit un discours à sa bien aimée, Iris (Madame de la Sablière) qui commence ainsi:

« Iris, je vous louerais, il n'est que trop aisé ;
Mais vous avez cent fois notre encens refusé,
En cela peu semblable au reste des mortelles,
Qui veulent tous les jours des louanges nouvelles.
Pas une ne s'endort à ce bruit si flatteur,
Je ne les blâme point, je souffre cette humeur ;
Elle est commune aux Dieux, aux Monarques, aux belles. »

Curieuse personne qu’il décrivait ainsi:

« Elle avait des cheveux d'un blond cendré, le plus beau qu'on puisse imaginer; les yeux bleus, doux, fins et brillants, quoiqu'ils ne fussent pas grands; le tour du visage ovale: le teint vif et uni; la peau d'une blancheur à éblouir: les plus belles mains et la plus belle gorge du monde. Joignez à cela un certain air touchant de douceur et d'enjouement répandu sur toute sa personne… »

Mme de Sévigné, toujours pleine d'humour grinçant, la surnomma "La tourterelle".

C’est beau tout ça!
:eye:

http://www.jdlf.com/lesfables/livreix/discoursamadamedelasabliere
http://www.lafontaine.net/lafontaine/lafontaine.php?id=41

Posté le: Lun 13 Déc à 19:28
 
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pianoteur à deux doigts


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MessagePosté le: Lun Fév 07, 2005 10:43 am Répondre en citant
Nouvelle version de la "lecture spéculaire du Corbeau et du Renard" publiée sur Artelio :
http://www.artelio.org/article.php3?id_article=1226

(!Attention, cette version contient des mots 'achement compliqués qu'on lit trois fois la définition avant de les comprendre!)
Wink
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MessagePosté le: Jeu Nov 29, 2007 12:56 pm Répondre en citant
Artelio fermant ses portes, je rapatrie l'article ici :

Citation:

Lecture spéculaire de "le Corbeau et le Renard"

Le Corbeau et le Renard est, sans conteste, l’un des textes les plus connus de la littérature française. Trop connu peut-être, si bien qu’on finirait par le croire éculé, trop « classique ». Ce serait oublier la virtuosité qui l’anime et qui n’en finit pas de réjouir les lectures, dont celle-ci, spéculaire, puisqu’elle envisage le texte dans le miroir de sa propre énonciation.


Le Corbeau et le Renard, de Jean de La Fontaine

(1) Maistre Corbeau sur un arbre perché,
Tenoit en son bec un fromage.
Maistre Renard par l’odeur alléché,
Luy tint à peu prés ce langage :
(5) Et bon jour, Monsieur du Corbeau :
Que vous estes joly ! que vous me semblez beau !
Sans mentir si vostre ramage
Se rapporte à vostre plumage,
Vous estes le Phœnix des hostes de ces Bois.
(10) A ces mots le Corbeau ne se sent pas de joye :
Et pour montrer sa belle voix,
Il ouvre un large bec, laisse tomber sa proye.
Le Renard s’en saisit, et dit ; Mon bon Monsieur,
Apprenez que tout flatteur
(15) Vit aux dépens de celuy qui l’écoute.
Cette leçon vaut bien un fromage sans doute.
Le Corbeau honteux et confus
Jura, mais un peu tard, qu’on ne l’y prendroit plus.
(D’après l’édition de 1668)

Il serait inopportun de se jeter d’emblée dans la fouille minutieuse d’une fable si souvent débattue, mieux vaut dans un premier temps en revenir aux fondamentaux. Qu’y lisons-nous de prime abord ? Une fable au service d’une morale. Une histoire mettant en scène des animaux, et qui sert ici d’exemple pour illustrer et démontrer la pertinence d’une morale :
« Apprenez que tout flatteur
Vit aux dépens de celuy qui l’écoute ».

Il y est question de flatterie, laquelle fonctionne grâce au mensonge introduit dès le vers 6 : « Que vous estes joly... ». Et ce fameux mensonge fonctionne sur l’antiphrase qui oppose « joly », « beau » à un sous-entendu [laid], ou encore « sans mentir » à [en mentant]. La ruse employée par le renard est donc une ruse de langage.

Jusque là, rien qui ne soit franchement enrichissant. Or le texte est truffé d’indices, de brèches, de déclencheurs qui permettent d’ouvrir un travail herméneutique. Pour cette étude, nous n’exploiterons que quelques-unes de ces pistes, à commencer par le vers 6 :
« Que vous estes joly ! que vous me semblez beau ! »

Dans un genre littéraire qui manie si bien la concision, que peut donc signifier ce qui pourrait apparaître comme une répétition accessoire ? Banal procédé d’intensification ? Évidemment oui, et on y ajoutera un deuxième procédé, esthétique celui-ci : la rime. Tout concours à mettre ce « beau » en valeur, lequel renvoie dans le vers précédent à « corbeau ». Qu’il est tentant de découper le corbeau pour voir réapparaître le « -beau » de la rime. Mais que faire du « cor- » ? Dans l’évidence d’une homophonie, on peut y lire un [corps] ? Le corbeau deviendrait alors celui qui a un [corps beau]. On pourrait se borner à ne voir là qu’un effet comique mais la pertinence signifiante de ce calembour est telle qu’on ne peut l’occulter, car il est bien question du corps de l’oiseau, son « ramage ». Non content de s’ajouter à la liste des ruses de langage, ce calembour vient donner quelque ingéniosité au discours du corbeau, virtuosité qui lui faisait défaut. Soyons honnête, le mensonge par antiphrase tel qu’on le conçoit à la première lecture se voit comme le nez au milieu de la figure. Mais surtout, le segment « sans mentir » retrouve sa pertinence. Effectivement, dans l’illusion de ce double langage, le renard ne ment même pas : le corbeau a bien un corps beau. Étonnant renard, orateur adepte du double encodage, il est, par un énième calembour, celui qui re-narre ! Voir ainsi apparaître deux calembours relève de la coïncidence. Les voir affecter les deux personnages de la fable éveille tout de même la curiosité et invite à continuer plus avant.

L’histoire d’un corbeau (corps beau) trompé par un renard (re-narre) dans l’illusion de leurs noms ?

Il est apparu que le texte exposait un double encodage déployant à chaque niveau une ruse de langage : l’antiphrase d’une part, déniée ensuite par le calembour. Remarquons que la grossière ruse du renard, par antiphrase, suffit à faire fonctionner l’histoire qui nous est racontée, et c’est d’ailleurs là notre lecture de prime abord. On peut en déduire qu’une interprétation prenant en compte la deuxième ruse n’est pas indispensable ni à la cohérence de l’histoire ni à celle de notre lecture. On peut dès lors conjecturer que cette deuxième ruse de langage n’est pas tant destinée au corbeau de la fable qu’au lecteur lui-même. Soumis à de mêmes ruses de langage, le lecteur se retrouverait à l’image du corbeau confronté à une tromperie dont il est dupe, compte tenu que nul lecteur n’irait décoder les calembours a priori : immanquablement, le texte échappe à cette interprétation dans une première lecture.

En mêlant ainsi deux niveaux d’énonciation, le renard apparaît, par contraste, comme une figure du fabuliste, celui qui est capable de développer deux niveaux d’énonciation, celui qui re-narre ou renard. Il n’est donc pas si étonnant que le renard prenne en charge la morale de la fable, l’usage voulant que la dite morale soit sous l’égide directe de la narration. Ainsi, on se retrouve avec deux situations d’énonciation mêlées : renard/corbeau et fabuliste/lecteur, cette dernière étant le presque miroir de la première. Petit à petit la démonstration par l’exemple s’amenuise au profit d’une démonstration par l’expérience. Non seulement le lecteur voit la ruse de langage à l’œuvre mais encore il l’expérimente, il la vit. Et de fait, le texte se voit chargé d’une valeur performative [1] puisqu’il fait ce qu’il dit en le disant.

L’euphorie sera de courte durée car cette lecture achoppe sur la morale :
« Tout flatteur vit aux dépens de celuy qui l’écoute ».

En quoi pourrait-elle s’appliquer au lecteur ? Est-il flatté ? Qui en vit à ses dépens ? La lecture exposée plus haut semble ne pouvoir s’accommoder de telles interrogations. Pourtant, si ce qui précède ne peut concerner tout lecteur, il en est un qui pourrait bien se reconnaître dans « le Phœnix des hostes de ces Bois ». Hors la métaphore, l’expression « être le phœnix de... » peut signifier « être le meilleur/le plus remarquable de... » [2]. Quant à « ces Bois », on observe dans cette expression la même antonomase d’excellence qui fit d’une cour la Cour. Et si ? Plongeons dans nos livres d’Histoire : En 1668, La Fontaine est attaché à la Cour du roi. Qu’y fait-il ? Il amuse le roi entre autres, en composant des fables. Et en bon courtisan d’apparence qu’il est, il flatte le roi. Pourquoi ? Mais parce que son gagne-pain consiste à célébrer le rayonnement d’un roi soleil ; « tout flatteur vit aux dépens de celuy qui l’écoute », dit la fable.

Le roi semble bien être le narrataire privilégié que désigne le texte. Ainsi se précise une situation d’énonciation restreinte : le fabuliste et le roi.
« Le Corbeau honteux et confus
Jura, mais un peu tard, qu’on ne l’y prendroit plus. »

Remarquons que la proposition "mais un peu tard" peut se révéler pleinement effective puisque c’est seulement par une deuxième lecture, et après avoir été dupé par la première, qu’on découvre le deuxième niveau d’énonciation prenant en compte le lecteur. On [le roi] aura beau [jurer qu’on ne l’y prendra plus], il sera effectivement et forcément un peu tard. Cependant, l’interprétation se heurte ici aux contraintes posées par l’énonciation. Le dernier vers rapporte les paroles du corbeau par le biais du discours narrativisé, utilisant la non-personne « il », ce qui en fait un énoncé constatif, délitant la valeur performative [3] du verbe « jurer ». Mais par delà la lettre et la linguistique traditionnelle, la phrase peut transcender sa nature pour devenir dans cette nouvelle approche un énoncé ayant une valeur perlocutoire [4].

Il s’agit dès lors d’une prédiction des possibles paroles du lecteur. Cette dernière peut être prise au sens étymologique du verbe "prédire" : dire avant. Le passage d’un niveau énonciatif à l’autre révèle alors pleinement la tension paradoxale mentionnée plus haut. Au sein de l’histoire, le passé simple « jura » induit que le procès du verbe est révolu, l’action est accomplie. Or, dans une lecture prenant en compte l’actualisation du texte dans son contexte d’origine, le procès du verbe [jurer] est laissé en suspens. Ce dernier vers pourrait alors faire apparaître une figure rhétorique tyrannique doublée d’une gageure logique qui tendrait à vouloir avoir fait juré le lecteur, avant même que celui-ci en prenne l’initiative. De fait, l’échec ou la réussite [5] de cet énoncé ne peut dépendre que de la sagacité du lecteur désigné, à savoir le roi ; elle est donc laissée en suspens puisqu’on ne sait si le roi était véritablement dupe ou pas. Cependant, on peut toujours déployer les deux hypothèses :

- En cas de réussite (si le roi n’est pas dupe), la fable devient une véritable « leçon » et prend une valeur didactique.
- Quant à l’échec (si le roi est dupe), il garantit la réussite de la charge satirique du moraliste envers le roi puisque ce dernier ne manquera pas de s’y faire prendre encore.

Moralité :
"Amusez les rois par des songes,
Flattez-les, payez-les d’agréables mensonges :
Quelque indignation dont leur cœur soit rempli,
Ils goberont l’appât, vous serez leur ami".
La Fontaine, Obsèques de la lionne, livre VIII, fable 14.



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[1] Cf la notion de « cercle parfait » : « des œuvres qui fondent idéalement les miroirs et leur énonciation, au point d’être totalement performatives, d’accomplir ce qu’elles disent en le disant ». D.Maingueneau, Pragmatique pour le discours littéraire, Nathan, 2001, p.178.

[2] « Se dit figurément en Morale, lorsqu’on veut louer quelqu’un d’une qualité extraordinaire, et dire qu’il est unique en son espèce. On dit, c’est le phœnix des guerriers, des beaux esprits, le phœnix des amants ». Cité par G.Kliebenstein, in Le cri du Phénix, Poétique, n°103, septembre 1995, p.295.

[3] Performatifs : « énonciations qui, abstraction faite de ce qu’elles sont vraies ou fausses, font quelque chose (et ne se contentent pas de la dire). Ce qui est ainsi produit est effectué en disant cette même chose (l’énonciation est alors une illocution), ou par le fait de la dire (l’énonciation, dans ce cas, est une perlocution), ou des deux façons à la fois ». D’après Gilles Lane, « Lexique », en annexe de Quand dire c’est faire, J.L Austin, Le Seuil, 1991, p.180-182. Constatifs : « énonciations qui, par opposition aux performatifs, ne feraient que décrire (ou affirmer sans décrire) un fait ou un « état de choses », sans faire, vraiment, quelque chose ». Op.cit.

Pour en revenir à notre exemple, l’énoncé « je jure qu’on ne m’y prendra plus » est performatif : « je » scelle un acte de serment en le disant. Quant à l’énoncé « il jura qu’on ne l’y prendrait plus », il s’agit d’un constatif, la description d’un fait.

[4] Perlocution : « un acte qui, en plus de faire tout ce qu’il fait en tant qu’il est aussi une locution, produit quelque chose « PAR le fait » de dire ». Op.cit.

[5] Échec : « tout ce qui, s’il se produit à l’occasion d’une énonciation destinée à faire quelque chose, a pour effet que l’énonciation ne soit pas accomplie avec « bonheur », c’est à dire n’atteigne pas du tout son but, ou l’atteigne mal ». Op.cit.

Réussite : par comparaison, tout ce qui a pour effet que l’énonciation soit accomplie avec « bonheur.

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